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Femme immobile sur un seuil de porte pendant que des passants flous défilent : métaphore de la scansion, cette pause nécessaire pour préserver le rythme de travail

Dimanche, rythme de travail : 13 ans après, pourquoi la scansion n’a jamais été aussi menacée

Le rythme de travail est aujourd’hui plus menacé que jamais. En 2013, nous interrogions déjà le travail du dimanche comme une rupture de ce rythme vital entre labeur et repos. Treize ans plus tard, le constat s’est durci : ce n’est plus seulement le dimanche qui s’efface, mais toute forme de scansion : c’est à dire cette alternance entre le travail et le non-travail qui permet au désir de travail de renaître.

Il y a treize ans, nous publiions un article intitulé « Travail et dimanche ». À l’époque, la question était simple : travailler le dimanche, est-ce une menace pour le désir de travail ?

Nous y défendions l’idée que le lien au travail repose sur trois piliers : le sens, la singularité et la scansion. Ce dernier concept, emprunté à la poésie, désigne l’alternance vitale entre le travail et le non-travail, ce rythme qui permet au désir de renaître.

Le terme « scansion » vient à l’origine de la poésie. Il désigne l’art de marquer le rythme d’un vers, de souligner les temps forts et les temps faibles, de faire entendre la musique cachée des mots. Jacques Lacan a repris ce concept en psychanalyse (une fois n’est pas coutume) pour désigner un acte thérapeutique particulier : une interruption volontaire et soudaine du discours.

Mais la scansion n’est pas qu’un simple silence ou une pause. C’est un moment où l’on retient ce que l’on est en train de faire, un point de rupture, une conclusion provisoire qui révèle l’importance de ce qui vient de se passer. Comme en poésie où la césure structure le vers et lui donne son souffle, la scansion au travail marque des moments essentiels, des temps d’arrêt nécessaires pour que l’envie puisse renaître.

Aujourd’hui, en octobre 2026, il nous semble nécessaire de revenir sur ces lignes. Non pas pour les corriger, mais pour constater à quel point le monde du travail a basculé. Le dimanche n’est plus le seul enjeu. La frontière entre le travail et la vie s’est effacée au point que la scansion elle-même est en danger.

Rythme de travail : Le contexte législatif et social a basculé

Entre 2013 et 2026, le cadre légal du travail dominical a connu une transformation profonde. La loi Macron du 6 août 2015 (loi n° 2015-990 pour la croissance, l’activité et l’égalité des chances économiques) a ouvert le dimanche au commerce dans de nouvelles conditions. Les ordonnances du 22 septembre 2017 (ordonnance n° 2017-1385) ont renforcé la flexibilité du temps de travail.

Plus récemment, la réforme des retraites de 2023 (loi n° 2023-270 du 14 avril 2023) a repoussé l’âge légal de départ, allongeant mécaniquement la durée de vie active. Parallèlement, les expérimentations de la semaine de quatre jours se sont multipliées entre 2024 et 2026, redéfinissant la répartition hebdomadaire du temps de travail.

Le télétravail massif post-COVID a brouillé la frontière dimanche/lundi. L’accord national interprofessionnel (ANI) du 26 novembre 2020, puis les évolutions législatives, ont pérennisé le travail à distance, rendant le dimanche parfois indiscernable du lundi pour les cadres en « always on ».

Enfin, l’économie des plateformes (livraison, VTC) a normalisé le « travail du dimanche » comme norme invisible. Selon le rapport de la Dares sur les travailleurs des plateformes (2024), près de 40 % des livreurs et chauffeurs travaillent régulièrement le week-end, souvent sans protection sociale adaptée.

Les trois visages du travailleur du dimanche

Cette analyse des catégories de travailleurs trouve son origine dans une étude que nous avions repérée en 2012. Dans un article publié dans la revue Travail et Emploi (n° 135, 2012), les chercheurs de la Dares distinguaient déjà trois profils face au travail dominical.

La première catégorie rassemble ceux qui s’adaptent aux opportunités. Flexibles, souvent jeunes ou en reconversion, ils voient dans le dimanche une ressource pour développer un projet parallèle, compléter leurs revenus ou concilier contraintes familiales et professionnelles.

La deuxième catégorie regroupe ceux qui maintiennent leurs repères. Attachés à la coupure hebdomadaire, ils défendent le dimanche comme un espace sacré de repos et de vie familiale, refusant toute intrusion professionnelle.

La troisième catégorie, enfin, rassemble ceux qui subissent. Travailleurs précaires, intérimaires, salariés du commerce ou de la restauration, ils travaillent le dimanche par contrainte économique, sans choix réel ni compensation suffisante.

Treize ans plus tard, ces catégories ont explosé et se sont complexifiées. Les « slasheurs » qui développent leur activité secondaire le week-end, les étudiants-entrepreneurs, les retraités actifs ou les salariés en semaine de quatre jours décalant leur repos sur le dimanche illustrent la première catégorie. Mais la troisième s’est élargie avec les travailleurs des plateformes, souvent sans statut protecteur.

Le vrai danger : l’absence de scansion

Car le problème n’est plus de travailler le dimanche. Le problème est de ne jamais s’arrêter.

En 2026, la menace sur le lien au travail ne vient pas du dimanche travaillé, mais du « toujours connecté ». Le smartphone dans la poche, les notifications à 23 heures, l’intelligence artificielle générative disponible 24 heures sur 24 pour « gagner du temps » : tout concourt à effacer la frontière entre le travail et le reste de la vie.

Quand la scansion disparaît, le travail perd son sens. On ne travaille plus par désir, mais par habitude, par peur de manquer quelque chose, par pression algorithmique. On devient ce que nous appelions en 2013 la « machine », privée de singularité.

Le dimanche travaillé par choix, pour un projet qui a du sens, pour une création, pour un apprentissage, enrichit le lien au travail. Il devient une scansion choisie, une respiration dans la semaine. Mais le dimanche travaillé par obligation, parce que l’on doit répondre à un mail urgent, parce que l’IA a généré une tâche à valider, parce que l’on craint d’être remplacé, appauvrit ce lien. Il le détruit.

Repenser le dimanche comme espace de liberté

La question n’est donc plus : faut-il travailler le dimanche ? Elle est : comment préservons-nous la scansion dans un monde qui ne s’arrête jamais ?

Pour Workcare, la réponse passe par la reconnaissance du désir de travail comme énergie fondamentale. Ce désir a besoin de sens, de singularité, et de scansion. En 2026, protéger la scansion, c’est protéger la capacité même de désirer son travail.

Cela signifie accepter que certains travaillent le dimanche, à condition que ce soit un choix conscient, porteur de sens, et non une contrainte subie. Cela signifie aussi défendre des espaces de déconnexion totale, des « trous » dans le temps où le travail n’a pas sa place.

Le dimanche peut être un jour comme les autres, ou un jour sacré. L’important est qu’il reste un jour de scansion, un moment où le rythme change, où l’on respire différemment.

Pour aller plus loin

Cet article actualise notre réflexion de 2013 sur le travail et le dimanche. Vous pouvez relire notre texte original, « Travail et dimanche », publié il y a treize ans, pour mesurer le chemin parcouru et les permanences de notre analyse.

Lire l’article original de 2013 : https://workcare.fr/lien-au-travail/travail-et-dimanche/

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